Janos et la baleine

par amandinetondino

Les harmonies Werckmeister de Béla Tarr, c’est l’histoire d’une petite ville hongroise, où les gens boivent, jouent à la politique où tentent
d’être artistes, répétant  inlassablement les mêmes rituels tels la distribution du courrier ou de la gamelle quotidienne. L’arrivée d’un étrange cirque, présentant seulement le cadavre d’une baleine, entreposée tant bien que mal dans un camion, constitue paradoxalement le trouble et nœud essentiel du chef-d‘œuvre. C’est que le cétacé est davantage qu’un simple divertissement : il est la seule attraction de ce microcosme refermé sur lui-même si bien qu’il deviendra prétexte, à la fin du long métrage, à une mise à sac inutile de la ville par des politiciens peu scrupuleux.

Béla Tarr, "Les Harmonies Werckmeister"

Si le Deuil semble évident, où trouver l’Enchantement dans un tel paysage auquel Béla Tarr avait donné la désignation « conte de fée » * ?

Une séquence respire l’Enchantement-Deuil : la rencontre entre le regard rêveur de Janos, « l’idiot », et celui vitreux de la baleine. Si dans le roman la mélancolie de la résitance de Krasznahorkai, dont est adapté le film, Jonas entrait dans le camion poussé par la foule, le réalisateur le fait s’y introduire par effraction, renforçant le caractère indispensable de la confrontation entre les deux être. Janos est une « surface sensible », affectée par la vision du monstre auquel il est totalement opposé : le jeune homme découvre un corps vieux, le vivant découvre le mort. Mais Janos n’a pas peur, il voit l’animal comme un élément du cosmos, comme le « prodige attestant la puissance de la divinité capable de créer des créatures aussi incroyables ».

Je ne pense pas me tromper formulant l’hypothèse (toutefois à Nuancer car le prénom Jonas est aussi porté en Hongrie) que Janos n’est rien de moins que l’anagramme de Jonas, personnage biblique avalé par une baleine dont il réchappera finalement :  « Les eaux m’ont couvert jusqu’à m’ôter la vie, L’abîme m’a enveloppé, Les roseaux ont entouré ma tête. Je suis descendu jusqu’aux racines des montagnes, Les barres de la terre m’enfermaient pour toujours; Mais tu m’as fait remonter vivant de la fosse, Éternel, mon Dieu!  » Néanmoins, Janos n’échappera pas quand à lui à la mort provoquée par la venue de la baleine : les émeutes le rendront fou, au point de transformer son regard illuminé en un vide funèbre.

Par la perte de la foi inhérente au conte de fée, au rêve personnel créé par Janos, le Deuil prendra le pas sur l’Enchantement dans le scénario. Néanmoins, ce dernier s’efface au personnage, il persistera pour le spectateur à travers des plans-séquences modelés en noir et blanc ,soignés à l’extrème, et une un poignant thème musical, qui si il disparaît par moment, réapparaît à la dernière séquence, nous hantant une ultime fois.

* les termes entre guillemet de ce paragraphe sont tirés de Béla Tarr, Le temps d’après par Jacques Rancière ( Isbn 978-2-918040-37-8) pages
56 à 68